Cybersécurité & infrastructures critiques : les défis du secteur de l'énergie

NancyLe 13 février 2026

Des parcs éoliens offshore aux centrales nucléaires, en passant par les installations hydroélectriques, les fermes solaires ou les réseaux de transport de gaz et de pétrole, les entreprises du secteur énergétique font face à un impératif stratégique : moderniser leurs systèmes via l’interconnexion numérique, tout en renforçant leur posture de cybersécurité.

Dans un contexte de transition énergétique combinée à une montée en puissance des réseaux intelligents (smart grids) et des systèmes SCADA connectés, la surface d’attaque du secteur s’élargit considérablement. Le risque cyber, bien que immatériel, pèse désormais aussi lourd que les risques physiques classiques, car il peut déstabiliser l'approvisionnement en énergie (électricité, pétrole ou gaz naturel), pouvant ainsi affecter l’ensemble des services essentiels d’un État, de la santé aux télécommunications en passant par la mobilité.

À l’heure où le réseau électrique s’impose comme la colonne vertébrale numérique de la société, la sécurité de ses points névralgiques n’est plus simplement une nécessité technique : c’est une exigence souveraine.

Un historique sous haute tension : les cybermenaces qui ont marqué le domaine énergétique

L’histoire de la cybersécurité énergétique est jalonnée d’attaques majeures, révélatrices des vulnérabilités systémiques du secteur. Le ver Stuxnet (2010), conçu pour infiltrer et saboter les centrifugeuses iraniennes, a agi comme un catalyseur mondial : pour la première fois, une cyberattaque visait physiquement une infrastructure critique dans le domaine du nucléaire.

En 2016, l’attaque contre la sous-station Pivnichna à Kiev, via une campagne de phishing exploitant une faille de Windows XP, a permis à des hackers de prendre le contrôle de disjoncteurs à distance, privant de courant une partie de la ville pendant près d’une heure. Cette opération d’ingénierie sociale a visé directement les systèmes industriels (ICS – Industrial Control Systems), soulignant la criticité des failles OT.

En 2019, Colonial Pipeline — un acteur structurant du transport d’hydrocarbures aux États-Unis — a été frappé par un ransomware paralysant ses opérations logistiques. La rançon de 4,4 millions de dollars, versée pour le déblocage du système, a marqué un tournant dans la reconnaissance des cyber-risques comme menaces économiques directes.

Selon le rapport X-Force Threat Intelligence Index 2022, le secteur énergétique figure au 4e rang des cibles les plus attaquées au niveau mondial, concentrant 8,2 % des attaques recensées. Les ransomwares (25 % des cas), les Remote Access Trojans (RAT), les attaques par déni de service distribué (DDoS) ou encore l'usurpation d'identité (BEC) constituent les principales armes des assaillants.

Un encadrement juridique en renforcement pour les acteurs du secteur énergie

Face à cette montée en puissance des menaces, les régulateurs multiplient les initiatives pour construire un socle de résilience numérique. En France, l’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI) pilote la sécurisation des Opérateurs d’Importance Vitale (OIV), dont font partie les énergéticiens. Depuis la Loi de Programmation Militaire (LPM) de 2013, les Systèmes d’Information d’Importance Vitale (SIIV) sont soumis à des exigences strictes d’homologation, d’audit et de plans de continuité.

Au niveau européen, la directive NIS (Network and Information System Security) introduite en 2016, imposait aux opérateurs de services essentiels (OSE) une gestion proactive des incidents et une coordination entre les États membres. L’ENISA (Agence européenne pour la cybersécurité) joue ici un rôle central pour la sécurisation des infrastructures énergétiques, devenues profondément interconnectées et transfrontalières.

Vers une cybersécurité systématique : l’arrivée de NIS2

La directive NIS2 réforme profondément le cadre précédent, en imposant une logique de cybersécurité organisationnelle étendue : gouvernance, audits réguliers, traçabilité, sécurité de la supply chain, et obligations de reporting. On passe d’un modèle réactif à un paradigme préventif.

Les évolutions importantes incluent :

  • Une obligation de notification des incidents majeurs sous 24h, suivie d’un rapport technique en 72h.

  • La responsabilisation explicite de la direction générale.

  • L’introduction de la cybersécurité dans les chaînes d’approvisionnement : prestataires, fournisseurs IT, producteurs d’équipements ou services cloud doivent désormais prouver leur conformité sécuritaire.

L’objectif : construire une défense en profondeur qui s’étend de la couche périmétrique aux partenaires indirects, évitant les effets dominos en cas de brèche chez un sous-traitant.

Sécurité des infrastructures énergétiques : les défis spécifiques du couple IT/OT

L’un des verrous majeurs de la sécurisation cyber dans le secteur énergétique réside dans la nature hybride des infrastructures. Si les systèmes IT (Information Technology) bénéficient de mécanismes de sécurité matures, les environnements industriels (OT – Operational Technology) sont, eux, historiquement déconnectés, peu mis à jour, et souvent incompatibles avec les solutions de sécurité traditionnelles.

Les actifs industriels, turbines, automates, capteurs SCADA, ont une durée de cycle de vie allant jusqu’à 30-40 ans. L’introduction du numérique dans ces environnements via la convergence IT/OT accroît fortement l’exposition au risque.

Une stratégie efficace repose nécessairement sur une cartographie rigoureuse des actifs industriels, une évaluation continue des vulnérabilités, mais aussi une coordination étroite entre RSSI, DSI et responsables d’exploitation industrielle.

Défense en profondeur et hygiène numérique : vers un modèle de sécurité multicouche

La défense des réseaux énergétiques passe par une approche par couches successives et interdépendantes. Cette architecture de cybersécurité multicouche vise à retarder, contenir puis neutraliser toute tentative de compromission.

Les leviers clés incluent :

  • La séparation logicielle et physique des environnements IT et OT,

  • La segmentation du réseau OT, afin d’isoler les segments critiques,

  • La mise en place de bastions sécurisés pour l’administration des systèmes industriels,

  • Une politique structurée de gestion des correctifs et mises à jour (patch management),

  • Une sensibilisation et une formation proactive des personnels de terrain, véritables premiers remparts contre le vecteur humain d’attaque.

Des dispositifs de supervision centralisée, associés à des outils d’analyse comportementale (SIEM, EDR, NDR), permettent désormais de détecter des anomalies en temps réel sur des flux opérationnels critiques. La capacité à réagir rapidement, en coordination avec les CERT (Computer Emergency Response Teams) sectoriels, devient cruciale.

Conclusion : anticiper plutôt que subir, un impératif pour un secteur vital

A mesure que les infrastructures énergétiques s’interconnectent et se numérisent, la cybersécurité s’impose comme une stratégie indispensable afin de faire face aux cyberattaques. Elles ne constituent plus un risque potentiel, mais un risque réel pouvant affecter la continuité d’approvisionnement et le fonctionnement même d’un État.

L’arrivée de cadres réglementaires, tel que NIS2, traduit une prise de conscience face à cette réalité: la cybersécurité est désormais une responsabilité de gouvernance globale, engageant les directions générales et ne peut plus être traitée comme une simple problématique technique.

Dans ce contexte, anticiper plutôt que subir devient un impératif stratégique. Cela suppose une vision globale intégrant la convergence IT/OT, une défense en profondeur adaptée aux contraintes industrielles, et une culture de la cybersécurité à tous les niveaux: du terrain aux instances de direction. C’est à cette condition que le secteur pourra résister aux cyberattaques sans compromettre sa mission première: garantir un accès fiable, continu et sécurisé à l’énergie, socle essentiel de la souveraineté et de la stabilité de notre société.

You've enabled "Do Not Track" in your browser, we respect that choice and don't track your visit on our website.